Après cinq mois du départ de Ben Ali, les tunisiens réclament toujours la fin du système dictatorial et tentent de maintenir la dynamique de début 2011.
La liberté d'expression et la réappropriation de la rue sont l'un des points forts des acquis de l'élan révolutionnaire des mois de décembre et janvier derniers. L'effervescence dans les espaces publiques (à travers des rassemblements quotidiens, manifestations, occupations, prise de parole publiques, slogans bombés sur les murs de toutes les villes tunisiennes, des plus grandes aux les plus petites, flics en civil montrés du doigt ouvertement) contraste totalement avec la Tunisie d'avant décembre 2010. La peur, élément essentiel sur le quel s'appuyait le régime de Ben Ali, a été évacuée. Le noeud aux tripes que vivaient l'ensemble des tunisiens, et la génération qui n'a connu que ce système totalitaire s'est libéré en quelques semaines. Là dessus la marche arrière ne semble pas possible de si tôt, les tentatives de faire taire les habitants seront vaines pendant un bon moment !

Mais leur crainte est qu'on leur vole leur révolution!

Pas dupes de la présence toujours au pouvoir du RCD (parti du régime) après le départ de Ben Ali, les habitants et syndicalistes de la base, originaires surtout du centre ouest de la Tunisie, fer de lance de la contestation, ont continué d'appeler à la mobilisation. Ils sont ainsi partis occuper la place de la Qasbah (siège du gouvernement à Tunis) pour réclamer le départ du gouvernement provisoire, et ce malgré la collaboration avec le pouvoir de la direction syndicale de l'ugtt qui appelait au calme. Sous la pression de la rue et les occupations de la Qasbah, le gouvernement provisoire a été remanié plusieurs fois.
Face aux exactions des milices du RCD en janvier, et les tentatives de réinstaller un climat de peur, les habitants se sont organisés en comités de quartier pour se défendre, ceux-ci se sont politisés et se sont transformés en comités de protection de la révolution, notamment sous l'impulsion de militants ayant été actifs depuis de nombreuses années. Dans certaines villes les rapports de forces construits ont permis de dégager police et armée jusqu'à aujourd'hui, comme à Redeyef (région de Gafsa).
Les tunisiens n'ont cessé d'appeler au changement en profondeur du système en réponse aux pillules envoyées par les gouvernements provisoires pour étouffer toute mobilisation. Les promesses restent sans suite, par contre notons que les policiers ont reçu une augmentation de salaire !
La lutte contre la corruption, cet autre pillier du régime de Ben Ali, s'est développée, les rcdistes repérés ont subis des pressions pour être retirés de leurs fonctions et ce sont les avocats mobilisés qui ont fait limoger les juges corrompus.
Mais les postes les plus importants restent aux mains des mêmes personnes qui ont collaboré de près avec le régime, que ce soit au gouvernement, dans les administrations, les médias.
Les dossiers des victimes de la révolution, notamment les martyrs, restent en attente et ne sont toujours pas traités.

La police politique bien qu'officiellement dissoute est toujours présente.

La contre révolution s'organise donc et se fait de plus en plus sentir. Elle se traduit aussi par la manipulation de conflits entre grandes familles dans certaines régions. Ces dernières semaines à Metlaoui (région de Gafsa) ces conflits ont fait une quinzaine de morts.
La répression et la censure continuent. En témoignent les manifestations à Tunis début mai : celles-ci ont eu lieu suite à la déclaration d'un ancien ministre de l'intérieur (du second gouvernement provisoire) annonçant l'existence d'un gouvernement officieux avec aux rênes, Kamel El-Tayef, homme d'affaires tunisien, qui a participé au déroulement du coup d'état de 1987 permettant à Ben Ali de prendre le pouvoir, et qui a gardé son rôle de conseiller de l'ombre. Le 7 mai ces manifestations ont subi une forte répression, première grosse démonstration de force depuis le départ de Ben Ali : mattraquages et gazages massifs, arrestations dont des journalistes et bloggueurs, tirs, envahissement des locaux du journal la Presse. Le site internet de la radio libre « radio Kalyma » a été piraté et censuré, et Sihem Ben Sedrine, journaliste de cette radio a subit des pressions directes du pouvoir.
Les pages face book sont aussi censurées, l'exemple de la censure du groupe Takriz, journal tunisien sur internet est significative, décision prise offciellement par le tribunal militaire !
Sans compter l'affaire de O. Achouri dix jours plus tard, qui a déclaré en sortant de son arrestation, certificat médical à l'appui, qu'il avait subi des violences sexuelles par des flics ; ou encore l'affaire de S. Feriani, haut fonctionnaire de police arrêté, et en procédure au Tribunal militaire pour avoir dénoncé la violation de droits de l'homme et la nomination à de hauts postes de personnes impliquées dans des crimes commis dans la région de Kasserine, ou encore la destruction d'arhcives de l'OLP faisant état des relations de Ben Ali avec le Mossad israélien.
L'enjeu des élections pour la constituante participe également aux tensions actuelles et au ralentissement de la dynamique lancée au début de l'année. Les conflits partisans ont eu des effets négatifs au sein des comités de protection de la révolution, qui ont perdus en partie leur force moteur malgré leur importance. Les élections, et l'objectif d'un Etat démocratique devient finalement aujourd'hui l'enjeu central pour une bonne part de la population. Le parti islamiste Nahdha, interdit sous Ben Ali, est bien organisé et s'implante solidement dans certaines villes, inquiétant une gauche qui reste assez divisée, malgré la création du Front du 14 janvier. Notons que le nombre de partis politiques qui se sont crééent jusqu'à présent dépasse les 80 !! Quelques uns sont clairement rcdistes étant créées par des anciens ministres de Ben Ali, d'autres en deviennent des nids pour les anciens membres du rcd.
Les élections prévues initialement pour fin juillet, ont été reportées au 23 octobre suite à la demande de la Haute Instance indépendante pour les élections. Ces élections seront un enjeu pour les puissances occidentales pour renforcer leur main mise sur la Tunisie. Cette ingérence qui date de nombreuses années dans les relations avec le régime de Ben Ali, se poursuit et se concrétise avec l'actuel gouvernement provisoire de Beji Kaied Sebsi, parti au sein sommet du G8 en mai dernier signer des engagements pour plusieurs années avec le FMI : 14 millions de dollars octroyés pour financer le processus de transition « démocratique » à la Tunisie et à l'Egypte. Plans d'ajustements structurels et asphyxie programmés pour le peuple tunisien ! Sans oublier le soit disant développement d'AlQaïda Maghreb, et du terrorisme en Tunisie....agités dans les médias depuis quelques semaines.

Aujourd'hui dans l'ensemble des villes tunisiennes, un travail à la base continue à se développer, au sein des comités de protection de la révolution mais aussi dans les syndicats locaux opposés à la bureaucratie de la direction de l'ugtt ou de l'uget (union générale des étudiants tunisiens) pour continuer de défendre les objectifs initiés en décembre 2010. L'union des diplômés chômeurs joue un rôle non négligeable dans la construction de projets locaux, et pour le maintien d'une mobilisation centrée sur une lutte contre la précarité.